« Faire respecter les droits politiques et économiques des plus pauvres »

La lettre de l'insertion n° 134 - mars 2007
Pour aller plus loin

Bruno Tardieu, délégué national France du mouvement ATD Quart Monde

Quelles sont les exigences d'ATD Quart Monde vis-à-vis des candidats à l'élection présidentielle ?

D'abord, ceux qui conçoivent les politiques publiques de lutte contre la pauvreté doivent apprendre à croiser leur expertise avec le savoir de ceux qui vivent dans la pauvreté. C'est pour mettre cette exigence en pratique que nous rencontrons les candidats en présence de personnes pauvres. Les habitants des quartiers « politique de la ville » apprennent parfois la démolition de leur immeuble par la presse ou par hasard. C'est un déni de démocratie, un non-respect des droits civils et politiques fondamentaux.

Nous demandons par ailleurs aux candidats de s'engager en faveur du droit au logement opposable sans clause limitative qui exclurait les plus pauvres, ou encore contre la privatisation du système de santé qui remet en cause la garantie d'accès aux soins pour les plus démunis. Ce qu'on a gagné avec la création de la couverture maladie universelle, c'est la possibilité pour les plus pauvres de s'insérer dans le système continu de santé, de ne pas être obligés d'aller aux urgences pour soigner un mal de dents ou de tête. Mais cet acquis est aujourd'hui menacé.

Quel regard portez-vous sur le droit au logement opposable ?

ATD Quart Monde se bat pour que les droits fondamentaux soient reconnus et effectifs. Ainsi, nous sommes en partie à l'origine de la création du RMI en 1989 et de la loi contre les exclusions en 1998. Mais la loi ne suffit pas : il faut un changement par le haut et par le bas. Avec le droit au logement opposable, nous sommes dans ce cas de figure : la loi va reconnaître un nouveau droit, et le mouvement social est mobilisé pour le faire appliquer réellement. Ce droit, c'est la possibilité pour les familles pauvres de faire entendre directement leur voix dans un système complexe, où les maires sont parfois tentés par le clientélisme, et les bailleurs sociaux par la sélection des publics les plus solvables. Le droit au logement opposable fonctionnera un peu comme les prud'hommes : les personnes pauvres ne vont pas aller tous les jours au tribunal, mais le fait que la menace existe changera le rapport de force.

En défendant les intérêts des plus pauvres, ne risquez-vous pas de vous enfermer dans des demandes catégorielles, au lieu de construire des alliances avec les couches moyennes et populaires pour transformer la société ? Pour nous, il y a une continuité entre la précarité des salariés et la grande pauvreté. La manière dont on traite les exclus, c'est aussi la manière dont on traite les salariés : c'est le totalitarisme de l'argent qui conduit à penser que tout ce qui est plus bas que soi n'a pas de valeur.

Dans une même famille, il y a souvent une personne en situation d'exclusion professionnelle et un travailleur pauvre. Et, selon les mois, l'un travaille et l'autre pas. Les opposer, comme tendent à le faire certains au nom de la valeur travail, n'a pas de sens. En même temps, nous accompagnons les personnes les plus pauvres, car elles sont dans des situations spécifiques. Ainsi, les salariés qui assurent le nettoyage quelques heures par semaine dans une entreprise peuvent avoir peur de s'adresser aux représentants syndicaux, qu'ils considèrent comme un pouvoir. Nous travaillons donc avec les syndicats pour qu'ils prennent en compte les intérêts des précaires et des exclus de l'emploi. C'est d'ailleurs pour cela que nous défendons un dialogue social fort dans les bassins d'emploi, auquel les plus pauvres seraient directement associés.

Propos recueillis par Pascal Canfin

La lettre de l'insertion n° 134 - mars 2007
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