« Une frilosité du secteur de l'insertion quant aux actions d'innovation sociale »
Bertrand Schwartz, fondateur des missions locales et de l'association Moderniser sans exclure
Le secteur de l'insertion donne-t-il assez de place à l'expérimentation en matière sociale ?
Non. Globalement, je constate une frilosité, de la part des pouvoirs publics comme des acteurs de l'insertion, sur l'innovation. Depuis cinquante ans, j'ai mis en œuvre une méthodologie de recherche-action qui vise à expérimenter des solutions nouvelles en matière sociale. A chaque fois, que ce soit dans le cadre de l'opération « Nouvelles qualifications », de la création des missions locales ou du programme « Nouveaux services-emplois jeunes », cette démarche a fait ses preuves. Pourtant, tout ce qui a été mis en place à la suite de nos expérimentations a fini par être plus ou moins détruit. Pour prendre l'exemple des missions locales, nous avions établi, lors de leur création, qu'elles devraient venir en appui d'autres institutions, qu'elles n'étaient pas là pour faire, mais pour aider à faire. Mais depuis vingt ans, les gouvernements successifs leur ont confié la gestion d'un tas de dispositifs, et elles ont été mises en concurrence frontale avec l'ANPE, les DDASS, etc., au détriment de l'efficacité des uns et des autres. Par ailleurs, les missions locales devaient proposer aux jeunes un accueil global, une écoute portant aussi bien sur les questions d'emploi que les problèmes de logement, de santé, de transport, etc. Or aujourd'hui, elles ont de moins en moins les moyens de proposer un tel accueil.
Vous menez aujourd'hui avec la CFDT une recherche-action collective sur les missions locales. De quoi s'agit-il ?
La CFDT, qui est majoritaire parmi les personnels des missions locales, avait constaté des dysfonctionnements de ces institutions, et souhaitait faire aux pouvoirs publics des propositions de réforme. Afin d'établir un diagnostic partagé sur la situation, notre travail a consisté à interroger aussi bien les salariés des missions locales que les administrateurs, les jeunes accueillis et des syndicalistes d'institutions partenaires, sur ce qui fonctionne bien et mal dans les missions locales, la façon dont elles sont perçues, etc. Suite à cela, la CFDT va organiser un séminaire, au cours duquel l'ensemble des acteurs devront se mettre d'accord sur des propositions d'évolution du dispositif, qu'ils présenteront ensuite au nouveau gouvernement.
Comment expliquez-vous que la démarche de recherche-action n'ait pas eu plus de succès dans le secteur de l'insertion ?
Cette démarche implique que toutes les parties prenantes d'un dispositif mettent en cause la manière dont fonctionne ce dispositif. Or, il n'est pas facile d'accepter d'être critiqué, d'entendre que l'on ne s'y prend pas forcément de la bonne manière pour insérer les personnes.
Il semble pourtant évident qu'aujourd'hui, l'insertion marche mal. Non pas que les acteurs de l'insertion fassent du mauvais travail. Mais les pouvoirs publics leur ont imposé d'obtenir des résultats uniquement quantitatifs, et ils n'ont plus le temps de s'attarder sur le qualitatif, de réfléchir à ce qu'ils font. L'insertion est devenue un mécanisme dans lequel on impose des solutions, et non plus une démarche de recherche menée avec la personne qui doit s'insérer. De là est né, chez les professionnels de l'insertion, un fort sentiment de perte de sens de leur action.
Propos recueillis par Camille Dorival
POUR EN SAVOIR PLUS
L'invention sociale. A l'écoute de Bertrand Schwartz, par Louise L. Lambrichs, éd. Philippe Rey, 2006 et « Construire une pensée collective pour l'action » par Bertrand Schwartz et Gérard Sarazin, revue Pour, Grep, 2006, 15 euros, www.grep.fr

























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