Comment un syndicat s'implique dans des actions d'insertion
- Rapprocher les entreprises et les demandeurs d’emploi , La lettre de l'insertion n° 143.
« En général, quand les intérimaires de l’usine terminent leur mission, ils retournent aussitôt s’inscrire aux Assedic et à l’agence d’intérim, dans l’espoir de retrouver une nouvelle mission chez Peugeot », constate Fathia Rebrassier, déléguée syndicale CFDT à l’usine Peugeot de Sochaux-Montbéliard. La région a en effet été marquée historiquement par Peugeot. L’entreprise est née à Sochaux, et l’usine locale a employé jusqu’à 42 000 personnes à la fin des années 70, même si elle n’en compte plus aujourd’hui que 14 000. « Du coup, bien souvent, un certain nombre de travailleurs, notamment les moins qualifiés, n’imaginent pas d’autre solution d’emploi que Peugeot. Cela les empêche de chercher ailleurs, regrette Fathia Rebrassier. Les intérimaires ont pourtant peu de chances d’être réembauchés puisque, suite à des problèmes aux prud’hommes, la direction a décidé le limiter la durée totale des missions d’intérim à onze mois par travailleur. »
Parmi les effectifs de l’usine engagés sur des activités de production (9 000 personnes), environ 14 % sont néanmoins employés sur des contrats temporaires (CDD ou intérim). Depuis des années, la section syndicale CFDT milite pour que le plus grand nombre de ces contrats soient transformés en CDI, mais cela ne fonctionne pas toujours. Cette situation a décidé la section à s’engager dans une action plutôt innovante, dirigée vers les travailleurs précaires. Comme l’explique Rémi Pourchet, retraité CFDT qui a aidé à mettre l’action en place, « l’idée est de mettre ces personnes en contact avec des organismes et associations qui pourront les aider à définir de nouvelles pistes de recherche d’emploi, à retrouver un emploi durable ».
Pour cela, la section syndicale a établi des liens avec les acteurs de l’emploi et de l’insertion du territoire, tels que l’ANPE, les Assedic, les Missions locales, et notamment avec cinq structures d’insertion par l’activité économique (SIAE) : l’ensemblier Défi (Développement, emploi, formation, insertion), les associations intermédiaires Femmes actives et Travaillons ensemble, l’entreprise d’insertion Cap emploi et le chantier d’insertion Alternative chantiers.
L’ensemble de ces organismes est invité à participer régulièrement à des réunions d’information sur l’emploi, organisées par la section CFDT en direction de tous les travailleurs précaires souhaitant y assister. Lors de ces réunions, chaque participant peut raconter son parcours et ses aspirations professionnelles, indiquer les difficultés rencontrées. Les représentants des organismes d’emploi et d’insertion se présentent également, expliquent ce qu’on peut attendre d’eux. Une bonne occasion pour certains travailleurs de nouer ou renouer contact avec des organismes dont ils se méfient parfois ou qu’ils ne connaissent pas bien.
Au départ, les délégués syndicaux ont contacté les travailleurs qu’ils avaient déjà rencontrés ou dont ils avaient pu avoir les coordonnées de diverses manières. « Lors de nos déplacements militants, notamment, beaucoup de gens nous donnent des curriculum vitae à transmettre à la hiérarchie de Peugeot, raconte Fathia Rebrassier. Cela nous a permis de constituer une liste de personnes à recontacter pour les convier à nos réunions d’information. »
Cela a pu donner lieu à quelques malentendus. « Ce qui était difficile, c’était surtout de faire comprendre aux personnes que nous n’étions pas là pour leur proposer des emplois, mais pour établir une passerelle avec les organismes spécialisés en la matière », note Jean-Paul Even, le responsable de la section syndicale. La sauce prend, malgré tout, et l’action de la CFDT se fait peu à peu connaître par des annonces dans les journaux locaux et par le bouche à oreille. Dix à trente personnes viennent assister à chacune des réunions organisées.
Puis la section met en place des permanences, qui se tiennent toutes les deux semaines dans des locaux de la CFDT. Chacun peut y venir pour exposer son parcours, recevoir des conseils, être mis en relation avec les interlocuteurs pertinents. « Nous essayons d’abord de réfléchir avec les personnes sur l’orientation de leurs recherches d’emploi, indique Fathia Rebrassier. Aux personnes qui cherchent exclusivement dans l’automobile, nous conseillons de s’orienter vers des secteurs d’activité plus porteurs, de réfléchir à ce qu’elles aimeraient faire d’autre. » Ensuite, la section peut compter sur un réseau qu’elle a su créer de militants CFDT, issus notamment de l’ANPE et des Assedic. « Nous les appelons régulièrement pour leur demander conseil. Ils peuvent alors étudier les dossiers des personnes qui sont venues nous voir, les aider à définir un projet professionnel, les informer d’offres d’emploi éventuelles ou de possibilités de formation », détaille Fathia Rebrassier.
Yasmina passe à la permanence ce jour-là. Elle raconte son expérience : « J’ai terminé une mission d’intérim chez Peugeot en mars 2006. Au départ, j’ai tout misé sur Peugeot, mais j’ai fini par me rendre compte que l’entreprise n’embauchait pas. Du coup, je suis devenue moins difficile, j’ai répondu à beaucoup d’annonces ANPE, notamment pour faire du ménage, mais les employeurs ne me répondent jamais. Du coup, je me suis un peu découragée, je n’avais plus tellement le moral. Les gens de la CFDT m’ont soutenue, ils m’ont encouragée à chercher ailleurs. Actuellement, j’ai plusieurs pistes intéressantes, notamment une formation d’aide à domicile qui pourrait être payée par le conseil régional. Cela m’intéresserait bien. »
Selon la section syndicale, l’action a permis à trois personnes d’être embauchées dans les structures d’insertion partenaires de la CFDT, et à plusieurs autres de trouver des CDI dans des entreprises classiques. Un bilan plus précis de l’action devra être réalisé pour juin 2008. A cette date, la confédération CFDT fera le point sur toutes les actions menées de façon expérimentale dans le cadre de son opération « sites pilotes contre l’exclusion » (voir encadré), et déterminera si toutes ces actions innovantes méritent d’être prolongées et étendues à d’autres sites.
A Sochaux-Montbéliard, la mise en œuvre de l’action n’a pas été aisée. C’est à la demande de l’union régionale CFDT que la section syndicale a mis en place l’action en 2005. Mais tous les militants syndicaux n’ont pas forcément été enthousiastes. « Au départ, beaucoup nous ont dit que ce n’était pas notre boulot de nous mêler d’insertion, raconte Jean-Paul Even. Ils considéraient que se préoccuper des anciens intérimaires de Peugeot, c’était autant de temps qui ne serait pas consacré aux salariés permanents, que nous représentons. » En outre, l’implication dans l’action exige d’y consacrer du temps, qui ne leur est pas forcément accordé par l’entreprise : ainsi, si Fathia Rebrassier a obtenu de la direction de l’usine deux demi-journées par mois pour tenir les permanences destinées aux travailleurs précaires, les militants CFDT de l’ANPE ou des Assedic, eux, utilisent leur temps libre pour les aider. Résultats : sur la trentaine de militants de la CFDT de l’usine, seuls cinq s’impliquent réellement dans l’action. « Nous avons également tenté de contacter des équipes CFDT d’entreprises sous-traitantes de Peugeot, pour les inciter à mener le même type d’action, mais c’est pour l’instant un échec », déplore Jean-Paul Even.
Rémi Pourchet, qui a une longue expérience du syndicalisme (et qui siège au conseil d’administration de l’ensemblier d’insertion Défi depuis 1988), constate tout de même des progrès. « Il y a dix ans, associations d’insertion et syndicats ne se rencontraient pas, souligne-t-il. Notamment parce que les syndicats estimaient que les SIAE contribuaient à entretenir la précarité. Aujourd’hui, il me semble que cette vision des choses a tout de même évolué. Nous avons appris à nous connaître. »
























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